Sur les collines du centre de Bali, l’eau qui descend d’un cratère volcanique traverse des dizaines de rizières avant d’atteindre la mer. Aucune parcelle ne peut se servir librement : depuis des siècles, la distribution de cette eau est organisée collectivement, parcelle par parcelle, par une association que l’on appelle un subak.
Une assemblée d’agriculteurs, pas une administration
Un subak regroupe les riziculteurs dont les terres dépendent d’une même source d’eau, souvent une rivière ou un canal détourné plus haut dans les montagnes. Ce n’est pas une structure imposée depuis Denpasar ou Jakarta : c’est une organisation locale, gérée par les agriculteurs eux-mêmes, qui se réunissent pour décider du calendrier des cultures, de la répartition des tours d’eau et de l’entretien des canaux. Un chef de subak, élu par ses pairs, coordonne ces décisions, mais l’autorité reste collective : personne ne peut irriguer sa parcelle en dehors du tour convenu, quelle que soit sa position en amont ou en aval de la rivière.
Le fonctionnement précis d’un subak — fréquence des réunions, mode de calcul des tours d’eau, sanctions en cas de manquement — varie sensiblement d’une région à l’autre de l’île. Il n’existe pas un règlement unique du subak balinais, mais des centaines de variantes locales, souvent formalisées dans des règles coutumières propres à chaque association, adaptées à la topographie, au débit des cours d’eau et aux habitudes de chaque village.
L’existence de ce type d’organisation collective de l’irrigation est attestée à Bali depuis plusieurs siècles, bien avant l’arrivée du tourisme sur l’île : les rizières en terrasses que l’on visite aujourd’hui sont le résultat d’un aménagement progressif du relief, mené sur des générations par des communautés d’agriculteurs qui ont dû, à chaque étape, s’accorder sur le partage d’une même eau. Cette antériorité explique pourquoi le subak est autant une question d’ingénierie hydraulique qu’une question d’organisation sociale : creuser un canal ne sert à rien si son usage n’est pas ensuite régulé collectivement.
Le rôle des temples liés à l’eau
Chaque subak est associé à un ou plusieurs temples où se retrouvent les membres de l’association pour marquer les grandes étapes du cycle du riz : préparation des terres, plantation, récolte. Le plus connu de ces sanctuaires liés à l’eau se trouve au bord du lac Batur, considéré comme une source majeure pour l’irrigation d’une large partie de l’île. Ces temples ne sont pas de simples lieux de culte : ils sont aussi, historiquement, des points de coordination entre subak voisins, utiles quand plusieurs associations doivent se répartir l’eau d’une même rivière.
Les cérémonies qui s’y déroulent concernent d’abord les membres du subak et leurs familles. Un visiteur peut généralement observer un temple depuis l’extérieur ou lors d’une visite ouverte au public, mais une cérémonie agricole n’est pas un spectacle organisé pour lui : mieux vaut se renseigner sur place avant de s’approcher, et suivre les mêmes règles que pour n’importe quel temple balinais — sarong, ne pas se placer plus haut qu’un officiant, ne pas passer devant une personne en prière.
Une reconnaissance inscrite au patrimoine mondial
En 2012, l’UNESCO a inscrit un ensemble de paysages culturels balinais sur la liste du patrimoine mondial, au titre du système du subak. L’inscription ne porte pas sur une seule rizière emblématique mais sur plusieurs sites répartis dans l’île, associant rizières en terrasses et temples liés à l’irrigation, dont les terrasses de Jatiluwih, régulièrement citées comme exemple du paysage façonné par ce système. Le dossier souligne que le subak n’est pas seulement une technique agricole : c’est une organisation sociale qui structure la vie du village autour d’une ressource partagée. On trouve le détail de cette inscription sur le site de l’UNESCO.
Le dossier d’inscription associe explicitement le subak à une philosophie balinaise appelée Tri Hita Karana, littéralement les trois causes du bien-être : l’équilibre entre la relation au divin, la relation entre les personnes, et la relation à l’environnement. Il ne s’agit pas d’une doctrine abstraite mais d’un principe concret dans le fonctionnement d’un subak, qui articule un temple, une assemblée d’agriculteurs et une gestion partagée de la terre et de l’eau. La façon dont ce principe est expliqué localement varie néanmoins selon les personnes interrogées, certains insistant davantage sur la dimension religieuse, d’autres sur la dimension purement pratique de l’organisation agricole.
Une organisation sous pression
Le système du subak fait face à plusieurs difficultés qui varient elles aussi selon les régions. Dans les zones les plus touristiques du sud de l’île, la conversion de rizières en hôtels, villas ou infrastructures a réduit la surface cultivée et, avec elle, le nombre de membres actifs dans certains subak. L’urbanisation autour de Denpasar et de Kuta exerce une pression comparable. Par ailleurs, la demande en eau pour l’usage domestique et touristique entre parfois en concurrence directe avec les besoins de l’irrigation, en particulier durant les périodes plus sèches, ce qui oblige certains subak à revoir leurs tours d’eau habituels. À cela s’ajoute, dans certains villages, une baisse de la main-d’œuvre disponible pour l’entretien des canaux : une partie des jeunes générations se tourne vers des emplois liés au tourisme ou aux services plutôt que vers la riziculture, ce qui alourdit la charge de travail des membres restants d’un subak.
Ces pressions ne touchent pas l’île de façon uniforme : des subak de zones plus rurales, notamment dans le centre et l’ouest de Bali, conservent une activité agricole stable, quand d’autres, proches des pôles touristiques, voient leur superficie se réduire d’année en année. C’est aussi pour cette raison que l’inscription UNESCO s’accompagne d’un enjeu de préservation, et non d’une simple reconnaissance patrimoniale : maintenir un subak en activité suppose de maintenir des rizières cultivées, ce qui n’est pas garanti partout.
Pour qui prépare un déplacement dans la région, notre rubrique voyage & destinations détaille les usages à connaître avant de visiter un site rizicole ou un temple lié à l’eau.




