Un orchestre balinais ne s’accorde pas comme un orchestre occidental : à Bali, le léger désaccord entre deux instruments identiques n’est pas un défaut, c’est le principe même du son du gamelan.
Les instruments d’un gamelan
Un gamelan balinais est un ensemble d’instruments principalement métalliques : des rangées de métallophones à lames de bronze frappées avec des maillets, des gongs de tailles différentes qui marquent la structure rythmique, des tambours à deux peaux joués à la main qui dirigent les changements de tempo, et parfois des flûtes en bambou ou des instruments à cordes selon le type d’ensemble. La composition précise d’un gamelan varie fortement : il existe plusieurs formes d’ensembles à Bali, adaptées à des usages différents, des cérémonies de temple aux représentations de danse, et tous les villages ne possèdent pas le même type d’ensemble ni le même nombre d’instruments.
Parmi les grandes familles d’ensembles que l’on rencontre à Bali, certaines rassemblent une trentaine de musiciens ou davantage, avec un jeu de gongs imposant, quand d’autres formes plus réduites suffisent à accompagner une cérémonie familiale ou une répétition de danse. Le choix du type d’ensemble utilisé dépend de la nature de l’événement, de la disponibilité des musiciens du village et, souvent, de l’instrumentarium dont dispose effectivement le banjar concerné, ce qui explique pourquoi deux villages voisins peuvent présenter des formations sensiblement différentes.
Les métallophones sont disposés par registres, des lames graves aux lames aiguës, et plusieurs musiciens en jouent simultanément, chacun réalisant une partie de la mélodie qui, une fois combinée aux autres, forme la ligne musicale complète. Cette répartition du travail mélodique entre plusieurs joueurs, plutôt qu’un seul musicien qui jouerait toute la mélodie, est une caractéristique centrale de l’écriture du gamelan.
Le principe du désaccord voulu
La caractéristique la plus reconnaissable du son du gamelan balinais tient à l’accord des instruments : les paires d’instruments identiques ne sont pas réglées exactement sur la même fréquence, mais légèrement décalées l’une par rapport à l’autre. Ce léger écart, lorsque les deux instruments jouent la même note en même temps, produit un battement, une vibration ondulante caractéristique du son balinais, différente du son net et stable d’un instrument accordé seul. Ce n’est pas une imprécision de fabrication : les artisans qui accordent les gamelans recherchent délibérément cet écart, dont l’ampleur varie selon les ensembles et contribue à l’identité sonore propre à chaque gamelan, un peu comme chaque orchestre aurait sa propre couleur. Pour une oreille non habituée, ce battement peut d’abord surprendre, avant de devenir la caractéristique la plus immédiatement reconnaissable du gamelan balinais, distincte des ensembles voisins que l’on trouve ailleurs en Indonésie et dont l’accord suit des principes différents.
Un apprentissage collectif, au sein du banjar
La pratique du gamelan s’apprend rarement de façon individuelle. Elle se transmet au sein du banjar, l’organisation de quartier ou de hameau qui structure la vie sociale balinaise, où un groupe de musiciens se réunit régulièrement pour répéter et jouer ensemble lors des cérémonies locales. L’apprentissage se fait largement par imitation et par la répétition collective, plutôt que par une notation musicale écrite systématique, même si certaines écoles et institutions utilisent aujourd’hui des supports écrits pour l’enseignement. Les enfants du village sont progressivement intégrés aux répétitions, souvent en observant puis en reprenant les parties les plus simples avant d’accéder aux instruments plus exigeants. Cet apprentissage n’est pas réservé à un cercle restreint de musiciens désignés une fois pour toutes : dans de nombreux banjar, la participation au gamelan tourne au fil des générations, et un même instrument peut être joué par des mains différentes selon les années, ce qui suppose une transmission continue plutôt qu’une simple répétition à l’identique d’un même groupe figé.
Cette dimension collective explique pourquoi un gamelan n’est pas qu’un ensemble d’instruments : c’est aussi le groupe de musiciens qui les joue, souvent désigné par le même terme. Un banjar peut ainsi être fier de son gamelan au sens de l’ensemble musical qu’il réunit, autant que des instruments eux-mêmes, qui appartiennent généralement à la communauté plutôt qu’à un musicien en particulier.
Le rôle du gamelan dans les cérémonies
Le gamelan accompagne la plupart des cérémonies balinaises, qu’il s’agisse d’un rituel de temple, d’une cérémonie familiale ou d’une représentation de danse comme le Barong ou le Legong. Sa présence structure le déroulement même de l’événement : certains passages musicaux signalent une étape précise de la cérémonie ou accompagnent l’entrée d’un officiant, sans que cela suive nécessairement une partition figée à l’avance, les musiciens s’ajustant au déroulement réel de l’événement. Cette fonction dépasse donc le simple accompagnement sonore : le gamelan participe activement au rythme de la cérémonie, et son absence changerait la façon même dont l’événement se déroule. Le rythme et l’intensité du jeu peuvent aussi accompagner des moments précis d’une danse rituelle, en soulignant l’entrée d’un personnage ou une accélération du mouvement, ce qui montre à quel point musiciens et danseurs restent attentifs les uns aux autres tout au long de la représentation, plutôt que de simplement suivre chacun leur propre partie de façon indépendante.
Assister à une répétition de gamelan dans un banjar, lorsque l’occasion se présente, reste l’une des façons les plus directes d’observer ce fonctionnement collectif, à condition de s’y présenter avec la même discrétion que pour toute activité communautaire locale. Notre rubrique voyage & destinations revient sur d’autres pratiques musicales et culturelles à observer avec ce même respect. Pour situer ces éléments dans le cadre plus large des usages culturels reconnus, on peut aussi consulter les pages consacrées au patrimoine culturel sur le site de l’UNESCO.




